Depuis le lundi 3 novembre, L’Equipe n’est plus le seul quotidien sportif dans les kiosques. Pour contrer son nouveau concurrent, Le 10 Sport, le groupe Amaury a pondu un nouveau canard censé le tuer dans l’œuf, Aujourd’hui Sport. Rien de très étonnant venant d’une entreprise qui a toujours veillé à conserver son lucratif monopole sur la presse sportive. Il y a vingt ans, déjà, Le Sport en avait fait les frais. David Garcia, auteur de La face cachée de L’Equipe, nous explique comment et pourquoi Amaury compte liquider Le 10 Sport et le projet de Robert Lafont, Le Foot, qui doit lui être lancé en janvier 2009.

Dans La face cachée de L’Equipe, vous racontez comment le groupe Amaury a eu raison du Sport, titre qui a tenté de concurrencer L’Equipe dans les années 80. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’Amaury sorte simultanément au 10 Sport un nouvelle parution intitulé Aujourd’hui Sport pour lui couper l’herbe sous le pied ?
Effectivement. A l’époque de la sortie du Sport, L’Equipe avait répondu en innovant avec une "une" en couleur, à une époque où les journaux étaient encore en noir et blanc. C’était une façon de ringardiser le Sport dès son premier numéro. Là, ils ont fait plus fort parce que le contexte a changé. L’Equipe est en position plus fragile qu’il y a vingt ans, et c’est donc le groupe Amaury qui a réagit. Le rédacteur en chef d’Aujourd’hui Sport est l’ancien patron des Sports du Parisien, Karim Nedjari. Ils font revenir au sein du groupe Pierre Menès, qui est un ancien de L’Equipe aujourd’hui à M6, grand ami de Jérôme Bureau. Le but est de tuer le 10 Sport plus rapidement que Le Sport qui avait tenu neuf mois. Si Le 10 Sport tient neuf mois et pique des parts de marché à L’Equipe, ça va être très mauvais. L’Equipe a vu ses bénéfices divisés de moitié en 2007, passant de 9 millions d’euros en 2006 à 4,3 en 2007. Là dessus, il y a une baisse de 5% du lectorat en 2006, 8,5% en 2007. France Football, qui appartient au groupe L’Equipe, a lui perdu 50 000 lecteurs en quatre ans. Ce n’est donc pas un hasard si Le 10 Sport se lance maintenant. Et si le groupe Amaury veut en finir avec la concurrence pour ne pas aller droit dans le mur.

L’Equipe se porte-t-elle si mal ?
L’annulation du Paris Dakar (organisé par Amaury Sport Organisation) en début d’année a aussi entraîné une baisse des recettes publicitaires. C’est toujours une grosse rentrée d’argent pour L’Equipe, même si c’est interne étant donné que c’est ASO qui paie. Le directeur de la rédaction m’a confirmé la perte de 500 000 euros de recettes publicitaires. Tout ça fait que le contexte est inquiétant. Comme je le raconte dans la fin du bouquin, début mars 2008 la direction du journal a été débarquée à cause des mauvais résultats. Il y a une nouvelle direction depuis début septembre et c’est pour ça que Michel Moulin attaque maintenant en se disant qu’ils sont dans une position fragile et donc prenables. C’est plutôt bien vu. Mais ça va être compliqué pour Le 10 Sport de devoir faire face à deux concurrents, contrairement au Sport qui n’avait que L’Equipe en face de lui. Aujourd’hui Sport est en plus exactement sur le même créneau, plus populaire, à 50 centimes et centré sur le foot, avec une maquette pas très soignée et des formats courts.

Dans un contexte difficile pour la presse papier, est-il pertinent de s’attaquer maintenant à L’Equipe ?
Même si L’Equipe ne fait plus que 4,3 millions de bénéfice, ce sont quand même des bénéfices. Le Figaro, Libé ou Le Monde perdent eux énormément d’argent et auraient mis la clé sous la porte depuis longtemps si c’étaient des entreprises normales non-subventionnées. Le sport est donc un secteur rentable, il y a un lectorat masculin plutôt fidèle. Et si la concurrence de l’internet fait du mal à L’Equipe, elle est interne puisque le plus grand site internet de foot est lequipe.fr, qui est le deuxième site francophone d’information. C’est pour ça que Michel Moulin y va, lui n’a pas besoin de 4,3 millions d’euros, simplement d’équilibrer ses comptes et de gagner un petit peu d’argent. C’est le dernier secteur de la presse où il peut y avoir de la place pour une concurrence. L’Equipe n’a jamais perdu d’argent en 72 ans. Le foot reste très porteur.

En revenant sur l’épisode du Sport, vous racontez dans votre livre que les kiosques subissaient une certaine pression pour ne pas mettre en avant le titre vis à vis de L’Equipe. Le 10 Sport est-il dans le même cas de figure ?
J’ai remarqué que Le 10 Sport était bien planqué chez mon buraliste, qui m’a dit qu’ils ne lui avaient pas donné de présentoir. Ce qui veut dire que Le 10 Sport a tout bêtement moins de moyen de le groupe Amaury. Le Parisien a lui son présentoir et à côté Aujourd’hui Sport. Ensuite - ça m’a été confirmé par les gens du Sport et même de L’Equipe, je pense notamment à Louis Gillet qui s’occupe encore de la pub – il y a eu la force de frappe du groupe Amaury. On peut supposer qu’ils aient fait la même chose. Plus la danse du ventre de Louis Gillet qui a payé un voyage à l’Ile Maurice à ses annonceurs, tout ça a fait que Le Sport, qui était un très bon journal beaucoup plus ambitieux que Le 10 Sport, n’a pas tenu. Moulin avait promis que Le 10 Sport ce serait un journal d’opinion moins consensuel que L’Equipe, et ils ont fait une double page sur Zidane où il est encensé sans aucune question qui fâche, finalement c’est la même chose. Ils ont mis à contribution les stars de RMC Info, Daniel Riollo de l’After Foot, Luis Fernandez, Jean-Michel Larqué, Roland Courbis qui font des papiers assez court, mais ce n’est pas comme à la radio où ils ont plus le temps de s’exprimer, de vanner, là en 300 signes c’est plus compliqué.

Selon vous, Aujourd’hui Sport a-t-il pour but de continuer après l’éventuelle fin du 10 Sport ?
Moi je dirais qu’il s’éteindra une fois Le 10 Sport disparu, comme ce fut le cas pour le projet du Bild Français qui devait se vendre à 50 centimes et concurrencer Le Parisien et L’Equipe avec beaucoup de pages sports, ce qui aurait été encore plus mauvais pour Amaury. Le Parisien voulait lancer un concurrent au même tarif, recruter une équipe, mais comme le projet de Bild s’est arrêté, ils ont abandonné. La différence, c’est que Le 10 Sport est lancé. Et si on imagine que Le 10 Sport s’interrompt dans un mois, Aujourd’hui Sport peut très bien continuer en anticipation de l’arrivée de Foot, l’autre quotidien de sport du groupe Robert Lafont qui devrait être lancé en janvier. Après, Le 10 Sport survivra peut-être, on ne vend pas la peau du Michel Moulin avant de l’avoir tué, mais je ne suis pas optimiste parce que lui-même n’a pas l’air de beaucoup y croire. Il dit que si au bout de deux mois il n’atteint pas ses objectifs, il mettra la clé sous la porte. Il a engagé son argent personnel et n’a pas envie de se retrouver sur la paille comme Xavier Couture et René Tézé (fondateurs du Sport) il y a vingt ans.

Cette concurrence peut en même temps être positive pour L’Equipe ?
Quand Le Sport est né, L’Equipe n’a pas changé tout de suite. Mais après la disparition du Sport, en lui piquant pas mal d’idée, comme je le raconte dans le livre, en ayant un traitement plus magazine. La concurrence du Sport a été extrêmement bénéfique pour L’Equipe. L’Equipe d’aujourd’hui doit beaucoup au Sport d’il y a vingt ans.

A la différence que le nouveau Jérôme Bureau, qui avait dirigé Le Sport avant de prendre les rênes de L’Equipe, n’est peut-être pas au 10 Sport ?
En effet, c’est que je me disais. Il n’y a pas de Jérôme Bureau, de Gérard Ejnès, de Xavier Couture. Michel Moulin n’est pas un spécialiste de la presse. Couture avait lui été responsable commercial à L’Equipe, donc il connaissait bien son ennemi et la presse. René Tézé avait lui un beau-frère qui s’appelle Francis Bouygues. Michel Moulin a fait Paru Vendu qui a très bien marché mais ce n’est pas de la presse d’information. Daniel Bravo s’occupe du foot. On nous dit qu’il est consultant, mais apparemment c’est lui qui relit les papiers, ce qui est plus le travail d’un rédacteur en chef ou d’un chef de service. Il découvre le métier, ce qui est un peu casse-gueule. On a aussi vu dans le premier numéro ce papier un peu folklorique de Michel Moulin qui rend hommage à Thierry Gilardi en expliquant qu’il aurait soutenu Le 10 Sport s’il était encore parmi nous. Ce n’est pas parce que j’ai fait un livre critique sur L’Equipe que je vais dire que Le 10 Sport c’est formidable.

On raconte que Michel Moulin a une dent contre L’Equipe, qu’en est-il réellement ?
Derrière tout ça, il y a effectivement un peu un règlement de compte. Michel Moulin n’a pas du tout apprécié la façon dont L’Equipe l’a éreinté à l’époque où il était conseiller sportif du PSG (de avril à mai 2008). L’ancien président du club Alain Cayzac, chose que je ne mentionne pas dans le livre, est lui au conseil d’administration d’Amaury depuis 25 ans. C’est pour ça que son bouquin a des pleines pages et de très bonnes critiques dans Le Parisien ainsi que dans L’Equipe. Sans que ce lien ne soit jamais mentionné, ce qui n’est pas du tout déontologique. De ce point de vue là, si la concurrence pouvait aider L’Equipe a être moins arrogant…

Quelle a été la rédaction de L’Equipe par rapport à la sortie de votre livre-enquête ?
Rien, ils n’ont même pas fait une chronique. J’ai surveillé les rubriques où il y aurait pu avoir des allusions à mon livre, dans L’Equipe ou L’Equipe magazine, mais je pense qu’ils ne réagiront pas pour ne pas me faire de la pub. En se disant que les lecteurs potentiels du livre sont des lecteurs de L’Equipe et que ce n’est pas la peine de mettre au courant ceux qui ne le sont pas. Ce qui est plutôt bien joué. Ce que je dis, de manière provocatrice, c’est que s’ils ne réagissent pas, c’est qu’ils sont un peu d’accord avec ce que j’écris. Qui ne dit mot consent.

Edouard Orozco