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L'une des clés d'un succès français au Mondial réside dans sa capacité à produire un jeu offensif efficace (tourné vers le but) et susceptible de multiplier les occasions de marquer. L'un des maillons forts de ce jeu offensif est la liaison entre Thierry Henry, « le meilleur attaquant du monde » selon Arsène Wenger, son mentor et entraîneur d'Arsenal, et Zinedine Zidane, dont il n'est pas nécessaire de détailler les qualités. Or, il s'avère que ces deux splendides joueurs sont humainement et footballistiquement incompatibles.
Sur le plan humain, les divergences de vue entre Zidane et Henry apparaissent en pointillés dans les confessions post-Corée de tous les grognards de la campagne foirée de 2002, qu'il s'agisse de la biographie de Djorkaeff ou des confessions de Desailly. Cette opposition décrite caricaturalement comme une confrontation des Anciens (Zidane -34 ans) et des Modernes (Henry - 28 ans), est probablement plus profonde qu'un différend sur la garde de la Playstation. La fracture repose sur deux conceptions effectivement générationnelles de la vie de groupe et du joueur de foot. D'un côté, Zidane considère l'équipe comme une « famille » qui, par nature, doit offrir aux joueurs un cocon dans lequel ils peuvent se retrouver, s'engueuler, et dans lequel personne ne doit pénétrer (agents, publicitaires,... entraîneur parfois). Le groupe famille n'est pas fermé au monde (Zidane tourne plus de pubs qu'Henry) mais a besoin d'un espace inviolé où l'équipe, entendue comme la somme des relations entre les joueurs, et le jeu vont prendre racine. Henry, enfant de ce que les sociologues appellent la génération Zapette, a une conception du groupe comme « tribu », c'est-à-dire un espace mouvant et plus agité où l'on va et vient par cooptation du groupe, sans nécessairement que le lien entre les membres de la tribu soit le football. Le jeu de l'équipe ne naît pas des liens du sang mais de l'envie de parvenir au succès. Le groupe famille et le groupe tribu, au sein de l'Equipe de France, ont toutes les chances de ne pas se retrouver sur l'essentiel et de peiner à trouver une dynamique commune. D'où les frictions et ce qu'on appelle communément le manque d'alchimie.
Sur le plan footballistique, ce qui est plus grave, Zidane et Henry sont presque aussi incompatibles que dans la vie. Pour faire simple, disons que Zidane transforme magnifiquement par un jeu en boucles (ses arabesques) des réceptions rectilignes en propositions de jeu ouvertes. Zizou ouvre des possibles et transmet à ses attaquants non pas des solutions toutes faites (des « droits au but ») mais des suggestions de directions pour aller au but. Sur une passe de Zidane, et c'est le ressort de son génie, contrairement à un Giresse qui, dans son style, était un n°10 extrêmement directif, l'attaquant doit, au moment où il reçoit le ballon, tracer lui-même son chemin vers le but parmi deux ou trois possibilités. Or, Henry n'aime pas ça. Il n'aime pas tant les ouvertures du champ des possibles que des directions imposées. Ainsi, ce qui plombe le travail des deux hommes, c'est par nature, le caractère trop brillant et démocratique du leadership de Zidane. Cela ne veut pas dire, comme on le caricature souvent, qu'Henry (qui n'est pas Cissé) n'est bon que lorsqu'il reçoit des ballons dans l'espace. Henry a beaucoup progressé et a une formidable capacité à creuser un sillon vers le but et à éclaircir et forcer une trajectoire, lorsque celle-ci lui est indiquée clairement. C'est pour cela qu'il aime particulièrement Pirès et Bergkamp à Arsenal. Avec Zidane, il se heurte à un choix au moment de la prise de balle qui n'est pas dans ses habitudes.
Pour parvenir à rendre les deux hommes compatibles, le sélectionneur n'a pas 36 solutions. La seule, refusée par Lemerre en 2002, est finalement de contraindre Zidane dans son jeu en lui adjoignant un relais haut (Wiltord peut être cet homme là) qui facilite sa progression vers l'avant et bizarrement le conduit à faire un choix pour l'attaquant sous la pression de l'adversaire. A cette place, son talent n'en est que plus éclatant (lorsqu'il est en forme) car Zidane devient le directeur de jeu qu'il n'est pas naturellement. Une variante de cette option, et qui a forgé le succès en 1998, est de faire glisser Zidane sur la gauche, endroit depuis lequel il délivre des ballons plus fermés et autoritaires que lorsqu'il travaille assez loin du but et dans l'axe. Le secret peut enfin venir tout seul d'une faute tactique de l'adversaire qui pratiquerait sur Zizou un marquage individuel ou à la culotte le contraignant à forcer sa nature, au lieu de le laisser flotter sur la zone avant.
Ce qu'on peut retenir de cette analyse, c'est bien qu'Henry et Zidane incarnent à eux seuls deux solutions très modernes et performantes mais antagonistes par nature. Deux joueurs d'exception, dans ce cas précis, ne donnent pas deux fois plus de chances de marquer mais probablement deux fois moins. Il appartient à Domenech de trouver un moyen de les faire vivre et jouer ensemble, ce qui ne sera pas simple.
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