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(ou Pourquoi il vaut mieux être lent comme Riquelme que rapide comme H....)
C'est franchement la mode depuis que l'auteur Carl Honoré a sorti son Eloge de la lenteur (2005 - Editions Marabout), tout le monde se prend à rêver et à appeler de ses vœux un monde ralenti, où le rythme du quotidien reprendrait une allure supportable, où les chaînes de production avanceraient à la vitesse d'un Français au galop (c'est facile !), où le football mangerait de ce pain-là.
Dans cet altermouvement général du "slow is beautiful", la presse sportive nous a servi depuis le début de la Coupe du Monde un couplet sur le génie du football argentin et la supposée lenteur de son meneur de jeu, le mystérieux et inspiré Juan Roman Riquelme. Après le jeu bolide emmené par le génie bibendum Diego Maradona qu'on disait alors emblématique de la culture sanguine du pays (l'Argentine continue de produire les meilleures viandes rouges du monde !), l'Riquelme tisse des passes et des mouvements comme un matador conduit un taureau, ou une danseuse gitane, les couilles de son homme" (c'est vraiment de mémoire). Dans le même temps, la même presse, à quelques exceptions près, faisait le procès d'une autre forme de lenteur représentée d'un côté par l'épuisement catatonique de Bleus périmés, décrivant par des métaphores somptueuses les sprints tortuesques de Zidane, les courses pataudes de Thuram et le manque de ressort de tous les autres, d'un autre, le ridicule mouvement des compas du grand Peter Crouch, avant-centre de l'équipe de Sa Majesté et buteur sauveur occasionnel des coéquipiers de Beckham. Du coup, on peut légitimement se poser une question qui ne se posait plus depuis longtemps, tant la réponse était évidente : le football est-il affaire de vitesse ou de lenteur ?
Si on traite l'affaire comme on ferait son devoir de philosophie, ce n'est pas très dur. S'il vaut mieux courir vite que de courir lentement pour jouer au foot (1ère partie), le football peut s'accommoder de quelques joueurs plutôt lents (2ème partie). Mais plus que tout ça (3ème partie), c'est évidemment la capacité de l'équipe à générer du rapide et du fluide (appliqué au ballon) à partir du lent (Riquelme, par exemple) qui résout et a toujours résolu l'équation. On peut sauter assez rapidement la 1ère partie sans surprise en évoquant les courses folles de Thierry Henry, la vitesse de Djibril Cissé, les cuisses de Youssouf Fofana (l'ivoirien de Monaco, pas le chef des Barbares), les déboulés de Ronaldhino ou de Nedved le Tchèque, mais également la vitesse de défenseurs efficaces tels que Thuram 98, les latéraux que sont Roberto Carlos, Sergio Ramos, l'Espagnol, Liza ou Kolo Touré, l'Ivoirien. La vitesse est une arme sans laquelle il n'y a pas de football et sans laquelle surtout, on ne peut pas prendre l'avantage sur l'adversaire. Ceux qui aiment les résumés peuvent voir le football moderne comme une sorte de "course à la mer" où l'entreprise se résume à déborder l'adversaire en courant le plus rapidement possible, à pieds ou en ballon, à un endroit où il n'est pas. Plus l'on court vite, et plus on a de chances d'arriver le premier. Ce n'est pas Crouch qui me contredira, lui dont la seule partie du corps à avoir des jambes est... la tête.
Mais évidemment ce n'est pas si simple. Une armée de sprinters pourrait ainsi devenir championne du monde sans forcer. Or cela n'arrive pas, même si l'Allemagne 1982 aura presque réussi à déborder une équipe d'Italie embusquée pour tacler Hans Peter Briegel et ses mollets luisants... à la gorge. Ce qui compte, depuis la loi énoncée par Johan Cruyff, c'est bien de faire courir le ballon et pas les hommes. L'adage est connu, limite tarte à la crème : il ne signifie pas pour autant (ce qui serait le paradoxe des paradoxes), qu'il vaut mieux être lent pour faire courir le ballon vite. Si l'on s'intéresse uniquement aux grands hommes et aux meneurs de jeu (ce sont les mêmes généralement), il faut reconnaître qu'il y en a pour tous les goûts : des petits (Giuly, Giresse) et des gros (l'Argentin Betto Marcico par exemple), voire des petits gros (Maradona), des moyens vifs (Baggio, Matthaus), des moyens pas si lents (Platini, Zidane) et plus rarement des grands fluides. Il n'y a donc pas moyen de généraliser, si ce n'est en disant que deux styles sont ici à l'œuvre, celui des "qui courent avec le ballon (ou autour)" et celui des "qui le transmettent plus vite et juste que leur ombre".
Le grand fluide a toutes les chances d'être, par nature, dans le second groupe, étant entendu que Riquelme n'a rien d'un OVNI et rejoint, parmi les anomalies de l'histoire, des ancêtres aussi prestigieux que Raï, le Brésilien, le fantasque colombien Valderrama, le bouillant Daniel Leclerc (numéro 10, sans les jambes d'un très ancien Marseille), ou archétype de ce type de joueurs, le frère du premier évoqué, le docteur Sócrates Brasileiro Sampaio de Souza Vieira de Oliveira. Disons pour faire simple que Riquelme est la version évoluée de ce joueur mythique au palmarès quasi nul pour un auriverde. Ce qui caractérise Riquelme, plus que sa vitesse de course, dont on se moque jusqu'à un certain point, c'est évidemment "qu'il regarde où les autres courent". Le rôle du meneur de jeu n'est pas beaucoup plus compliqué que ça, si on a un bon pied et une bonne technique (ce qui ne gâche rien) : il faut juste (!) lire la conscience des 21 autres joueurs, calculer (mentalement) les trajectoires qu'ils emprunteront dans les dix secondes qui suivent et puis expédier le ballon au bon endroit. Fastoche. On peut faire ce petit boulot en courant comme un dingue à la Maradona et en gardant le ballon, ce qui évite d'avoir à calculer à tout moment la position de ses coéquipiers (technique reposante), ou en faisant des plans panoramiques sur le terrain et ses alentours. Lorsque Riquelme ou Zidane font une roulette, un râteau ou un passement de jambes, il ne faut pas croire qu'ils le font pour faire joli ou pour éliminer l'adversaire, ils font ça pour observer ce qui se passe et ce qui va se passer. La conduite de balle, les contrôles et les fantaisies ne sont chez eux que des moyens détournés de dissimuler leur vitesse de calcul. Ce qui compte chez Riquelme, ce ne sont pas tant ses jambes que ses yeux. Et l'on voit bien que si l'on parle de ça, la question de la vitesse et de la lenteur n'a plus vraiment lieu d'être.
En allant plus loin, ceux qui débattent sans fin de la perte de vitesse de Zidane se trompent peut-être de débat. Le vieillissement pour un n°10, ce n'est pas seulement que ses jambes le portent moins bien qu'avant, mais c'est qu'il perd la vue. Dans une certaine mesure, et si l'on rapproche ça de ses problèmes de complémentarité avec Henry, Zidane est probablement moins visionnaire aujourd'hui que ne l'est Riquelme. Cela ne signifie pas pour autant que le second ira jusqu'au bout du rêve et aura la capacité et la force d'imaginer les mouvements de ses coéquipiers jusqu'à la finale. C'est ce qui plombe les grands lents généralement, comme les voyants d'ailleurs, ils ne peuvent pas rester concentrés trop longtemps sans souffrir de maux de tête ou de baisses de régime.
[Illustrations : © FEP/Panoramic :
- 1 : Peter Crouch, Angleterre-Paraguay mondial 2006
- 2 : Ronaldinho, Ligue des Champions 2006
- 3 : Juan Roman Riquelme, Argentine-Angola 2006
- 4 : Zinedine Zidane, France-Iles Féroés 2005]
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