Très vite, l'ours a concentré notre attention pour le reste des 130 kilomètres qui séparent Chambéry de Tignes. Maké l'a amadoué assez vite en lui donnant une barre Grany. Il l'a fait sortir de sa tanière et a réussi à le maîtriser avec Trézéguet et Vieira pour lui enfiler un maillot floqué avec le nom de Givet dessus. Au kilomètre 70, l'ourson a été rebaptisé BaliBalo et Maké a fait des blagues dégueulasses sur sa ressemblance avec Noémie Lenoir et le fait qu'il se l'enverrait bien. BaliBalo était réellement attendrissant et nous avons discuté de l'opportunité de le garder en qualité de mascotte officielle.
Coupet, qui tirait la tronche depuis le début, a fait remarquer que l'animal avait toutes les chances de peser plus d'une tonne quand on arriverait en Allemagne et que c'était donc une idée débile comme toutes celles qu'on pouvait avoir d'ailleurs. A trente bornes de Tignes, nous sommes tombés sur le premier barrage de chasseurs. Les gars étaient une douzaine et bloquaient la route d'accès à l'hôtel en fouillant les véhicules. Un fourgon était garé au milieu de la route et trois colosses avec des fusils ont débarqué. Ils ont marché vers le chauffeur, l'ont ajusté avec leurs calibres, sans réaliser tout de suite à qui ils avaient à faire.
- On va fouiller le bus, ils ont dit. Au cas où vous auriez un putain d'ours dedans.
Ray s'est levé et les trois types avinés l'ont reconnu immédiatement.
- On est l'Equipe de France, il a dit, sans descendre du bus. Vous croyez qu'on a que ça à foutre que de planquer des ours. La Coupe du Monde, ça vous dit quelque chose ?
Les autres chasseurs ont rappliqué et ont écrasé leurs nez framboises sur les vitres pour regarder nos gueules. Certains d'entre nous leur ont adressé un signe, souri pour se dégager et ils nous ont laissé repartir. Barthez avait planqué BaliBalo sous une montagne de maillots. Une fois en haut, le scientifique qui était resté dans la soute est ressorti et nous a remercié chaleureusement. Il a pris BaliBalo en laisse et est parti en direction du Lac. Maké qui s'était attaché à lui a écrasé une larme. L'ours est parti en remuant du cul sur ses hanches et, une fois la laisse dénouée, a foncé en direction d'un bouquet de sapins pour s'y planquer.
- Je crois qu'on a bien agi, j'ai fait, pris par l'émotion.
BaliBalo s'est immobilisé et nous a adressé un dernier regard qui m'a paru encore plus humain que celui de Djibril après une occasion manquée. Ensuite, il a remué ses fesses et grimpé vers les sommets.
La fin d'après-midi s'est écoulée dans une ambiance paisible. Nous avons regardé Vivement Dimanche. Drucker recevait la teenchanteuse Alizée et sa minijupe. Philippe Geluck a fait un dessin du Chat où il n'était pas question d'elle, mais avec cette légende obscure « Depuis la coupe du monde, j'ai entendu souffler les alizés. » Lorsque nous avons découvert les chambres, une chose étrange s'est produite. Dans chacune des pièces, en plein milieu du tiroir à chaussettes, avait été posée une longue plume noire et échevelée. C'est Vikash qui a ramassé la nôtre et l'a comparée à celle qu'avaient ramassées Maké, Tutu, Djibril, Mikä et les autres dans leur piaule. Seul Greg Coupet, cet enfoiré, s'est marré. Une embrouille a failli démarrer entre lui et l'Anaconda mais Zizou a calmé tout le monde. C'est lui qui a ramassé les plumes et a dit qu'il en causerait au dîner avec Ray et le staff. C'est au buffet qu'on a appris de la bouche de Manu que trois ballons avaient été crevés et deux maillots mis sur l'envers (ce qui est un signe de poisse). Comme il y avait un choix de treize sortes de pâtes, nous sommes vite passés à autre chose et tout le monde a fait semblant d'oublier cette histoire, ce qui valait mieux.
Mais, au dessert, alors que tout était rentré dans l'ordre, le scientifique qui accompagnait BaliBalo est rentré dans le réfectoire complètement apeuré et s'est écrié :
- C'est affreux. Ils ont capturé l'ourson et le détiennent en otage.
- Qui ?, on a demandé.
- Les gars de la montagne. Ils se font appeler les Tignourses. Ils ont dit qu'ils allaient l'exécuter si on ne renonçait pas définitivement à toute autre libération. Ils retiennent BaliBalo au dessus du Lac. Ils sont armés jusqu'aux dents.
Nous sommes rentrés dans un grand conciliabule de plusieurs minutes pour savoir ce que nous pouvions faire puis Zizou a pris la parole en ces termes :
- Je suis désolé mais je ne crois pas que ce soit à nous de résoudre cette affaire. On a déjà fait ce qu'on pouvait, et ça peut être risqué. J'ai gagné une Coupe du Monde et quelques autres ici, et je peux vous dire que jamais, jamais ça n'a démarré comme cette fois-ci. Alors, je vous demande de retourner dans vos piaules et de penser à autre chose.
Certains ont fait « Yes » comme à la Chambre des Communes pour approuver son discours et le scientifique, la queue entre les jambes, est reparti dépité.
Malgré ça, Barthez, Maké, l'Anaconda et moi nous sommes retrouvés dans la chambre du gardien pour voir s'il n'y avait pas tout de même un truc à faire. Fabien a tiré deux bouteilles de whisky de son sac de sport et nous a dit qu'il avait une idée.
- On va inviter ces montagnards à boire un coup avec nous et on va les embrouiller jusqu'à ce qu'ils relâchent BaliBalo, c'est aussi simple que ça.
- Et si c'est eux qui nous retournent la tête ?
- J'ai un plan, a dit Barthez en se caressant le menton comme Hannibal de l'Agence Tous Risques.
On a dit « toppe-la » et on s'est fringués chaudement pour affronter la nuit en montagne. J'ai fait appeler le scientifique par la réception et nous l'avons retrouvé quelques minutes plus tard sur le perron de l'hôtel. Le campement des Tignourses était à peine à quinze minutes de marche de l'hôtel. Le scientifique avait apporté des torches et nous avons gravi la pente, à travers les sous-bois, jusqu'au lac dans un état d'excitation et d'angoisse que je ne vous raconte pas. Sur l'horizon, les sommets se détachaient contre un quartier de lune doré en un panorama splendide d'aiguilles, de rocs, de neiges éternelles et d'ombres chinoises. Maké emmenait notre troupe d'un bon pas et nous en profitions pour respirer à pleins poumons. Quand nous avons débarqué sur le feu de camp, les cinq ravisseurs se sont redressés et cramponnés à leurs fusils. Ils se sont détendus en reconnaissant le crâne caractéristique de Fabien et nous ont invité à les rejoindre, émus et impressionnés comme des gosses.
- On a appris que vous étiez ici, il a dit. On est venus pour vous soutenir. Ca doit pas être facile pour vous. Henry, Maké, Ribé et moi ont fait partie des gens qui ont plein le cul de ces écolos de merde. Ca n'est pas ça la France, pas vrai ? La France, c'est l'agriculture, la chasse et... le pinard. Et le foot, bien sûr. D'ailleurs, on vous a amené un petit cadeau.
Les montagnards n'en croyaient pas leurs yeux. Même dans leurs rêves les plus fous, ils n'avaient pas imaginé ça : les joueurs de l'Equipe de France qui leur servaient deux bouteilles de whisky sur un plateau. Ils ne manquaient plus que des putes asiatiques pour qu'ils tutoient le paradis.
Nous avons parlé et beaucoup bu pendant une heure. Les ravisseurs étaient intarissables et avaient des tas de trucs à nous demander. Ils voulaient savoir comment ça faisait de planter un but en finale de la Coupe, comment ça faisait d'être plein aux as, de sortir avec des mannequins, d'arrêter un péno, de jouer devant 80000 personnes, ce genre de choses. Tandis que nous les enivrions, nous avions repéré BaliBalo qui avait été ligoté et attaché à un arbre à quelques pas de là. Si les montagnards avaient commencé à boire avant nous, ils étaient sacrément résistants. La seconde bouteille en était à moitié et, à l'exception du plus jeune qui avait commencé à roupiller, les autres affichaient une forme d'enfer. Après une heure, l'Anaconda, Fabien et moi nous sommes éloignés pour pisser tandis que Maké vidait la bouteille en les resservant.
- Ces enfoirés tiennent bien la picole. Ca va être plus dur que prévu, pas vrai ?
- Je commence à avoir mon compte. Si ça continue, je vais m'évanouir avant eux.
Fabien s'est gratté le crâne et a dit qu'il avait bien une idée mais qu'il ne savait si c'était opportun. Il a fouillé sa poche et sorti un plein sac de marijuana.
- J'ai ça en réserve, il a dit. Qu'est-ce que vous en pensez ?
- Merde, mais pourquoi tu as cette saloperie ? Tu sais pas que c'est interdit ?
- Ah, ta gueule. Qu'est-ce que t'y connais, morveux ? Si tu fumes pendant le stage en altitude, tu fais tellement de globules rouges qu'il n'en reste aucune trace dans ton sang deux semaines plus tard. Pourquoi tu crois que j'étais si zen ces dernières années ? T'as même pas idée du stress des gardiens de but. T'as pas idée, pauvre con.
Henry a rangé sa liane dans son survêt et a dit que nous n'avions pas le choix de toute façon. Nous sommes retournés autour du feu et Fabien a roulé un gros spliff. Les montagnards n'avaient jamais vu ça et ont tiré sur le truc comme s'il s'agissait d'une Gitanes maïs. Du coup, au bout de vingt minutes, avec le whisky, la ganja et le gros rouge, ils sont tombés les uns après les autres. Leurs pupilles étaient dilatées comme des boulets de charbon et certains se sont frités, en prétendant qu'ils étaient la réincarnation de Winnetou et du Lieutenant Blueberry. Leur chef s'est endormi, le dernier, vers quatre heures du matin. Nous n'étions pas très frais, nous non plus, mais étions sortis victorieux du combat. Maké a vérifié que les mecs étaient occis en leur pinçant les roustes et a envoyé l'Anaconda libérer BaliBalo. Henry a titubé jusqu'à l'ourson, lui a embrassé le museau puis a dénoué ses liens. Le soleil s'est levé entre deux vallées au moment même où BaliBalo, dressé sur ses pattes de derrière comme un grizzli, nous a adressé un salut de remerciement, avant de foncer vers les Alpes en direction de la frontière italienne. Nous avons marché jusqu'au Lac dans le petit matin, puis erré quelques dizaines de minutes avant de retrouver la piste de l'hôtel. Fabien me soutenait par l'épaule en tirant sur ce qu'il restait du dernier joint. Il sifflait La Cucaracha dans le froid matinal et nommait les constellations dans le ciel au fur et à mesure qu'elles étaient chassées par le jour.
- Quelle nuit !
A proximité de l'hôtel, alors que nous ne tenions plus sur nos jambes et sentions la vinasse à quinze mètres, nous sommes tombés nez à nez avec Raymond Domenech qui nous a adressé un grand sourire jouasse.
- Déjà levés les gars ? Moi aussi, j'ai décidé de faire une petite balade avant le petit déjeuner. Rien de tel que de respirer l'air frais des montagnes dans le petit matin.
Maké a réprimé un rot au whisky et Fabien a exhalé un nuage de fumée cannabique qui a enveloppé Ray. Mais il était décidément trop allumé pour être contrarié et remarquer quoi que ce soit.
- Ca me fait plaisir qu'on partage les petits plaisirs de la vie. Je la sens bien cette Coupe, franchement. On est tous sur la même longueur d'ondes. A tout à l'heure pour la mise en jambes, ok ?
On s'est séparés là-dessus avec le sentiment du devoir accompli. Je me suis affalé sur le lit pour profiter un maximum de l'heure de sommeil qui me restait et ai écrasé Vikash qui s'est réveillé en hurlant.
- Qu'est-ce que tu fous dans mon pieu ?, j'ai fait.
- Rien, rien, j'ai du me gourer. Mais tu pues le babouin...
J'ai enlevé la plume noire qui était sous la couette et me suis endormi. Dans trois jours, nous avions le Mexique à taper. C'était ce qui comptait. Encore plus que BaliBalo dans les montagnes et que nos états d'âme. Peut-être est-ce que j'allais faire mes premiers pas en Bleu. Voilà ce qui était vraiment cool.
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