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Les Barons de Münchhausen

Le feuilleton du mondial - Episode 4

Lorsque je sors de la chambre noire, j'ai une lumière vive en ligne de mire, un halo rectangulaire et presque phosphorent qui m'appelle par mon nom :
- Franck, Franck.
C'est comme si c'était la lumière qui m'appelait. Elle vient de l'extérieur comme un chant mais avec une justesse et une force telles qu'elle pourrait tout aussi bien résonner depuis l'intérieur de ma tête et me causer depuis le creux de l'oreille. Je n'y verrais aucune différence. Ce doit être ainsi que communiquent les séraphins. Mais à vrai dire, je n'en sais rien : je n'en ai jamais vus, ni entendus. Pas depuis l'accident. Et de toute façon, j'étais trop jeune et enragé pour m'en souvenir. Mon père m'avait dit alors que c'étaient eux qui m'avaient empêché de passer de l'autre côté. Ma mère racontait que c'étaient eux qui m'avaient réparé. Je n'ai jamais cru que je leur devais ce travail de chiotte. Même si cela fait quelques années maintenant, que je n'échangerais pas mes jambes de feu contre une belle gueule, je ne dois rien à personne. Je ne suis même pas certain qu'ils usent de mots, ces idiots, mais les voix causent et je les entends. Dans le couloir, les crampons tapent contre le sol et j'ai le pas malhabile et aussi fébrile que si je portais des patins à glace.

Je suis appelé, c'est ainsi que cela se passe à chaque fois, à chaque match. Je suis appelé et je n'ai qu'à m'avancer. J'aime beaucoup Kieffer Sutherland. Pas celui de la série 24 heures, comme tous les autres, non. Le Kieffer Sutherland que je préfère est celui du film l'Expérience Interdite, ce vieux truc avec Julia Roberts. Si vous voulez savoir comment cela fait de rentrer sur un terrain de football, à Bollaert, à Geoffroy-Guichard, ou au Vélodrome, bon sang, au Vélodrome, hé bien, c'est comme dans ce film. Je me le dis à chaque fois. Le couloir, la lumière, les chants, l'appel des voix, les regards. Near Death Experience. Sauf qu'il y a tout sauf la mort qui attend. Tout sauf la mort. Ou alors son exact contraire. Quelque chose qui dépasse ma vie de tous les jours, la vôtre sûrement, d'au moins deux ou trois divisions. La vie version Champion's League. La Vie version Coupe du Monde de la FIFA 2006, si vous voyez ce que je veux dire. C'est cela le Paradis. Je suis toujours seul dans le sas, je ne vois pas les autres, pas dans mon rêve. Quand je débouche et que je rejoins la lumière, la perspective s'ouvre et m'absorbe. Les anges portent des écharpes de couleurs, poussent sur le cornet de leur trompette en crachant du vent par les joues et éclusent des bières dans des gobelets en plastique. Je flotte comme une bulle, mes pieds ne touchent plus terre et ce sont les voix qui me portent et scandent : Franck, Franck, comme une clique de Jéhovahs défoncés à la colle. Et puis Vikash surgit dans mon champ de vision, vêtu d'une tenue traditionnelle Krishna jaune poussin. Il me secoue comme un prunier et me sort du rêve en agitant des clochettes de vache suisse et sacrée devant mes yeux.

- Hé, Scarface, tu te bouges. Il faut que tu viennes tout de suite.

Le couloir se referme aussitôt. Je suis Franck Ribéry. Je ne suis pas un Ange, pas encore. Je compte désormais 3 sélections en équipe de France et je suis titulaire contre la Suisse. Bientôt, j'appartiendrai au monde du rêve. Mes rentrées ont fait de moi le phénomène footbalistique français le plus fulgurant depuis l'éclosion de Jean-Pierre Papin et de Zinedine Zidane. Je n'ai pas la grosse tête. Je n'ai pas la grosse tête. Je suis resté le même. Je suis titulaire.

- Scarface, tu te bouges ou quoi ? Il faut que tu rappliques. L'heure est grave.

Depuis que nous sommes en Allemagne, l'heure est grave. Hier, Florent ne s'est pas entraîné avec nous. Il ne mettait plus un pied devant l'autre. Le Docteur a mis ça sur le compte d'un coup de fatigue mais Ray a trouvé ça bizarre et a demandé au responsable de la sécurité de resserrer la garde. Nous sommes en forme, pour la plupart, mais des choses étranges ont continué de se produire au Château : les plumes noires ont fait leur retour dès le second jour, posées dans la salle de musculation ou dans la salle de restaurant, trois ballons ont été crevés et un jeu de maillots a disparu. Henry a commencé à flipper sévère. Certains ont vu dans la blessure de Djibril un autre signe de la mauvaise fortune qui nous entoure. Les Africains ont parlé, entre eux, d'un maraboutage mais personne n'y croit. Djibril était le plus fragile d'entre nous. J'ai entendu sa jambe craquer et il n'y a aucun esprit frappeur assez fort pour provoquer une double double.

Vikash m'a dit de passer un short et des baskets et de le rejoindre sur le parking du château. Je me suis grouillé et me suis pointé avec mon allure de premier de la classe. Les autres nous y attendaient en cercle, en survêt et baskets comme moi. Aucun d'entre nous n'avait encore pris le petit-déjeuner. Il faisait déjà chaud mais les jardiniers et les femmes de ménage, les cuisinières et les masseuses allemandes étaient déjà à pied d'œuvre. Ray et le staff devaient être à leur séance vidéo et ne débarqueraient que dans une heure ou deux pour le speech cohésion d'avant-match. Ziz, Tutu, Willy et Vieira avaient formé un cercle d'anciens et discutaient l'air grave et affligé. Lorsqu'ils m'ont vu arriver, ils ont levé la tête. Vieira s'est écarté et m'a adressé une passe du plat du pied à cinq mètres de distance. Le ballon a rebondi sur les autobloquants et je l'ai contrôlé sans aucun mal. J'ai glissé mon pied droit dessous, l'ai fait remonter le long de ma cuisse, l'ai amorti, soulevé et ramené sur la poitrine. D'un coup de pectoral et en continuant d'avancer vers les autres, j'ai amené le ballon sur mon front, effectué quelques jongles et réexpédié le ballon d'un petit coup de tête en direction de Patrick.

- C'est bon pour Rib, a dit Thuram à Zidane qui a coché mon nom sur une liste des 23.
- Qu'est-ce qui se passe ? Vous faites passer des tests techniques ou quoi ?
- Range toi derrière nous, s'il te plaît.

Personne n'a répondu à ma question. J'ai rejoint le groupe. Louis Saha est arrivé sur le parking. Je me suis rendu compte qu'un à un, nous allions tous y passer.

Précédemment, chez Les Barons...

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