Ray a changé radicalement quand Titi est revenu au château. Après notre victoire contre le Togo, Henry a simplement débarqué dans le bureau du sélectionneur au petit matin et signifié qu'il voulait en être de nouveau. Ray, avec beaucoup d'autorité, a reçu Samuel Eto'o dans son bureau, lui a donné une rallonge sur ce qui lui avait été promis pour son dépannage et a solennellement réintégré Henry dans le groupe. Tout le monde a trouvé ça très bien et personne, pour une fois, ne l'a ramenée pour considérer qu'Henry nous avait trahi, lâché comme des merdes ou je ne sais quoi d'autre. Lorsque nous nous sommes levés pour le petit déjeuner, tout était normal, terriblement normal et allait bizarrement dans le bon sens. L'entraînement du matin s'est déroulé comme sur un nuage, sans incident : ni ballon crevé, ni plumes noires dans les casiers. Il n'y avait que de l'envie et de l'amusement dans l'air. Les ballons virevoltaient, allaient de pieds en pieds et trouvaient presque sur chaque geste leur destination, le cadre ou le partenaire auxquels ils étaient destinés. Zizou m'a fait la réflexion lorsque nous rentrions du stade :- Merde, Frankie. Je crois que je le sens bien, cette fois.
Domenech, à force de nous farcir la tête avec ses histoires de cycles lunaires et de conjonctions astrales, nous aurait presque convaincu que le monde s'était retourné sur nous comme une chaussette depuis notre qualification. Nous la sentions dans l'air, cette inversion des polarités qui nous mènerait d'une spirale d'échecs jusqu'au succès final. La journée du dimanche se déroula sans aucune contrariété. Le cuisto allemand du domaine réussit pour la première fois à cuire des poulets qui ne ressemblaient pas à des gigots et la cuisson des pâtes s'était sacrément améliorée. Ray était agréable comme jamais. Il parlait avec tout le monde et Thuram avait finalement concédé, après 3 semaines, de l'appeler systématiquement par son nom, ce qui lui avait enlevé une sacrée aiguille du pied, ou de l'esprit plutôt. Un sourire sec et un rien psychopathe ne quittait plus son visage, comme s'il était définitivement gravé en lui par la foi en notre destin ou une confiance absolue en nos moyens. Notre attitude envers lui avait changé, sans que nous nous en rendions compte. Etait-ce sa folie qui nous avait contaminé ou est-ce qu'enfin nous commencions à croire à toutes les conneries qu'ils nous avaient racontées depuis notre arrivée à Clairefontaine sur la loi du groupe, les forces de l'esprit, le sang éternel ? J'avais parlé à quelques joueurs de ce que Papin m'avait raconté à propos de la Ligue des Joueurs Extraordinaires, mais aucun n'avait semblé prendre ce que je racontais au sérieux. Aucun phénomène étrange n'avait plus surgi pour ralentir notre progression et tout le monde s'accordait pour dire que nous ne courions plus de danger majeur. La seule oreille attentive que j'avais pu trouver était celle de Willy Sagnol, lequel, lorsque j'avais prononcé le nom de Lothar Matthaüs, avait réagi au quart de tour :
- Matthaüs est un maboul. Liza a eu affaire à lui lorsqu'il jouait encore pour le Bayern. Ils se sont battus en duel lors d'un entraînement. Je le croise parfois dans les travées. Ce mec est un taré, un dingue. Il est violent, totalement mégalo. Ca ne m'étonnerait pas qu'il trempe dans de sales affaires. N'hésite pas à me prévenir si Papin te rappelle ou quoi que ce soit. Je suis avec toi, Frankie.
Nous convînmes qu'il valait mieux garder ça pour nous, tout en restant sur nos gardes. Willy, après en avoir causé avec Zizou, considéra qu'il n'était pas utile d'alerter tout le monde, au risque de foutre en l'air la dynamique qui était en train de naître.
Le lundi matin, il faisait un temps clair et splendide. Ray nous a réuni pour le premier briefing. Au lieu de nous débiter sa sauce habituelle, il commença son discours par une série de transparents sur l'importance du psychisme dans la détermination des footballeurs modernes. A force de l'entendre parler du zodiaque, nous en avions presque oublié que Ray était passé, lors de son passage chez les Espoirs, pour un maître en préparation mentale et en programmation psychologique. Au milieu du speach, il fait entrer un mec qui devait se tenir derrière la porte depuis une bonne demi-heure. Il s'agissait d'un grand type au physique d'ado, grand et filiforme, le cheveu dru et noir, le regard sombre et vêtu d'un costard Smalto porté serré aux entournures.
- Je vous présente Damien Torn, le présenta Domenech. Nous allons passer une partie de la journée avec lui. Damien représente une société qui s'appelle Footronics, spécialisée dans la programmation neuropsychologique des sportifs. Il va nous aider à gagner ce foutu match contre l'Espagne.
Lorsque vous évoluez à ce niveau, autant dire que l'entraînement compte pour des nèfles. Les matchs ne se gagnent pas parce que vous avez bossé la tactique, les enchaînements, les coups francs, les déplacements, parce que vous avez fait des putains de taureau ou de mini-cooper sur des pistes d'athlétisme, ou que votre footing a duré dix minutes de plus que l'équipe adverse. Ce qui compte, et je parle depuis ma petite expérience, c'est la façon dont votre tête fait courir vos jambes. Ce qui compte vraiment, c'est votre état d'esprit, la manière dont vos synapses communiquent et vont chercher dans votre tête des images de jeu que Dieu a déposé dedans à votre naissance. Torn nous a tenu à peu près ce discours pendant une bonne heure. Ce qu'il nous racontait était réellement passionnant. C'était comme si nous découvrions soudain le football, ses ressorts, ses mécanismes dans ce qu'ils ont de plus cachés. Torn parlait d'une voix plate mais extraordinairement assurée et pénétrante. Son regard noir nous envoûtait, au point que nous aurions pu passer douze heures avec lui, sans pause, ni rien, et ne nous rendre compte de rien.
- Certains ont déjà gagné la Coupe du Monde dans cette pièce, il a regardé les Anciens. Ils l'ont gagnée à l'ancienne, avec leur cœur et porté par le pays entier. Mais il s'agissait presque d'une autre époque et nous n'avons pas le soutien de tout un peuple, cette fois, vous le savez mieux que moi. Ray et moi avons passé ces six derniers mois à développer dans les locaux de Footronics un dispositif de préparation des joueurs qui n'a jamais été testé sur aucune équipe, jamais été vendu, ni présenté au public.
Torn a appuyé sur une télécommande et fait descendre une sorte d'écran du plafond. Il a donné une seconde impulsion et d'une table dans le mur est sortie une ligne de casques sans fil, à peu près semblables à des casques de réalité virtuelle ou à de gros baladeurs.
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