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Les Barons de Münchhausen

Le feuilleton du mondial - Episode 6 (bis)

- Bienvenus dans le programme WarFoot. Je vais vous demander de passer ces casques et de les porter toute la journée. Ils émettront un flux continu d'images stimulantes tirées de l'histoire du football, de l'histoire du monde qui vous permettront d'inscrire votre corps et votre esprit dans une dynamique de conquête. A partir de Warfoot, nous élèverons votre degré d'intelligence du jeu à un point qui n'a jamais été atteint par aucune autre équipe de football. Avec Warfoot, vous serez près à piocher sans vous en rendre compte dans des situations de jeu qui ont été jouées avec brio depuis les années 1920. Vous ferez des gestes que vous ne saviez pas faire hier et serez à même de développer votre potentiel au-delà de l'imaginable.

Thuram a été le premier à poser le casque sur son crâne.

- Alors ?, nous avons fait.
- Je ne sens rien.
- Il faut attendre quelques instants, a précisé Torn.

Au bout d'une minute ou deux, le visage de Thuram s'est comme arrêté en touche pause. Ses yeux ont fixé le vide et ont paru tourner sur eux-mêmes. C'est à cet instant que le flot des images suggestives a commencé à se déverser en lui.

- Ca va ?, lui a demandé Vikash.
- Ouais, ouais, je crois. C'est comme si j'étais en train de me remplir... d'intelligence.
- C'est exactement ça, a commenté Torn. Dans quelques secondes, tu ne te rendras plus compte de rien. Le processus est complètement transparent pour vous. Vous allez pouvoir vous entraîner normalement, bouffer, jouer au tarot sans aucune gêne. Je vous demanderai de garder le casque en permanence. Ray et moi avons travaillé sur un flux de 18 heures de diffusion, ce qui devrait être amplement suffisant pour battre les Espagnols.

Nous avons tous passé les casques et vécu normalement. Le flux Warfoot est entré en moi comme dans du beurre. Mon cerveau est perméable à ce genre de choses : je peux regarder les séries télé et me souvenir de tout le lendemain. Si je n'ai pas fait d'études, ce n'est pas tellement parce que je suis débile comme je l'ai lu, mais parce que j'avais du mal à séparer ce qui importe de ce qui ne compte pas. J'ai une mémoire visuelle très puissante, si bien que je n'oublie jamais les visages que je ne fais que croiser ou mes propres souvenirs. Ray nous a rappelé le programme de l'après-midi et souhaité une bonne journée. Le lundi devait être une parenthèse dans ce mondial. Certains sont allés se balader en ville, d'autres ont préféré prendre un bain de soleil sur les terrasses. Je ne me souviens pas exactement de ce qui a été déversé en nous par Warfoot mais ce que je sais c'est qu'il y avait des images stimulantes nous programmant pour battre l'Espagne. Je me suis pris plus tard à connaître des choses que je ne connaissais pas le matin même : les règles de la corrida, Guernica, le Franquisme, le fado, la grande bataille de Zalaca, quand le muezzin après avoir dégommé jusqu'au dernier les armées espagnoles d'Alphonse VI a fait un minaret avec les têtes coupées des vaincus pour prononcer la prière du haut de cette tour humaine. Les jours sombres de l'Espagne étaient tous évoqués par le menu. J'ai vu dix ou douze fois la boulette d'Arconada, appris les techniques de la Légion Condor, toutes ces choses, sportives ou non, qui nous préparaient à vaincre. Sur ce que je me souviens, une autre partie du programme était constituée d'images de football : une sorte de best-of des meilleures inspirations de jeu vécues du point de vue des plus grands joueurs de l'histoire.

Lorsque nous sommes arrivés à Hanovre, dix heures après avoir rendu les casques à Damien Torn, c'est comme si nous avions déjà vécu cette journée deux ou trois fois : l'entrée au stade, l'installation dans le vestiaire, les chants des supporters espagnols qui nous parvenaient depuis les tribunes.

- Le match approche, nous a dit Domenech. Ne vous inquiétez pas. Il est possible que vous ayez un sentiment d'étrangeté au moment d'entrer sur le match, au moment où je vous parle. Un sentiment de déjà-vu. N'y résistez surtout pas. Ceci est tout à fait normal. Nous avons avec Damien projeté pendant votre sommeil une image virtuelle de la réalité que vous allez vivre dans quelques instants. Je n'entre pas dans les détails mais c'est un peu comme si ce match vous l'aviez déjà joué une ou deux fois. Vous n'aurez pas complètement cette sensation d'inconnu et d'imprévu qui vous submerge parfois, pas cette sensation de panique ou d'être pris par surprise. Il est possible que vous vous sentiez « en contrôle », comme on dit, que vous ayez tous les leviers en mains. Tout ceci est normal.

Et c'est ce qui se produisit dès le coup de sifflet. Notre corps jouait à notre place. Nos muscles répondaient d'instinct et nous plaçaient avant même que les ballons aient été lancés ou envoyés par l'adversaire. Warfoot nous faisait glisser sur le terrain comme sur une patinoire ou une salle de ballet, jouant avec nos émotions. L'intensité de la programmation était telle qu'il était parfois difficile de ne pas arriver en avance. Lorsque Raul essayait de dribbler, Gallas savait exactement, et sans réflexion, de quel côté il allait crocheter. Sagnol défendait contre Fernando Torres, il avait à chaque fois un coup d'avance. Je crois que lorsque Tutu a fait faute sur David Villas, c'est qu'il n'a pas su freiner la machine. Il est arrivé trop tôt, trop vite, parce qu'il savait exactement ce qui allait se passer. Nos approximations ne provenaient pas d'un manque de vitesse mais au contrôle de notre perpétuelle avance sur ce qui se produisait.

Lorsque j'ai marqué juste avant la mi-temps, je suis entré dans le rêve. J'ai démarré ma course pour rejoindre, comme un acteur se déplace sur un plateau ou une scène, l'endroit où le ballon allait arriver. Il y avait comme des marqueurs invisibles sur le gazon qui me disait où passer, où poser les pieds. J'ai évité les deux espagnols et dribblé le gardien sans avoir à y penser. Je fonctionnais plus vite et c'était réellement étonnant. Je ne dis pas que nous avons gagné le match grâce à Warfoot mais Torn a grandement contribué à notre succès. Vous auriez imaginé, il y a quatre jours, que Zizou, le Vieux Zizou de France-Corée, puisse planter un pion à cinq minutes de la fin d'un match, après une course de soixante mètres. Lorsque j'ai causé avec lui de ce qu'il avait ressenti après son but, Ziz m'a dit ceci :

- Je n'ai jamais ressenti ça avant, Frankie. Je ne fais pas ce type de crochets d'habitude, pas à ce moment du match. Mais là, là, je ne pouvais pas faire autre chose. Ma jambe droite était partie avant même que je lui demande. Mon genou s'est plié dans ce sens là, je n'ai eu qu'à l'accompagner.

Précédemment, chez Les Barons...

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