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Clinique des Bons Soins, Chambre n°22, ALLAUCH, près de Marseille, le 9 juillet 2056"... Vous connaissez la suite, enfin, ce n'est pas ce qu'il y a de plus spectaculaire. Je veux dire, par rapport à ce qui nous était arrivé les six semaines qui ont précédé, tout ce qui s'est produit après le match contre le Brésil a relevé strictement du football et de la raison. On a beau dire que l'avenir est fait d'incertitudes et comporte une bonne part de hasard. Lorsque vous atteignez ce niveau de jeu, le football est une machine implacable qui finit toujours par donner raison à celui qui le parle le mieux. Le programme Warfoot mis au point par Damien Torn et Raymond Domenech nous a beaucoup aidés mais il n'est pas impossible que même sans son apport, nous n'ayons naturellement tiré notre épingle du jeu après le match contre l'Espagne. Lorsque Willy et moi avons réintégré Aerzen, ni lui, ni moi ne nous souvenions du nom qu'avait prononcé Roger Milla dans la grotte du Grosser Garten. Etait-ce le Brésil ? Etait-ce la France ? L'Allemagne ? Le Portugal ?
Je n'ai appris bien plus tard que le scrutin qui s'était tenu cette nuit là entre les membres de la Ligue des Joueurs Extraordinaires avait favorisé notre pays. Eric Cantona, qui soutenait la candidature du Brésil, avait été mis en minorité par ses pairs. Le nom de la France était sorti du chapeau au second tour de scrutin et avait devancé l'Allemagne à 3 voix. On retrouva le corps de Jean-Pierre Papin sur un terrain vague près de Strasbourg au début du mois d'août, affreusement mutilé.
Lorsque j'ai moi-même intégré le bureau de la LJE, à l'issue du Mondial 2010, j'ai eu accès aux procès-verbaux de cette séance. Il a semblé à la plupart des joueurs de l'époque que la France répondait parfaitement aux objectifs de la Ligue, ou du moins à ses deux principaux : ne pas élargir outre mesure le nombre des vainqueurs d'une Coupe du Monde, récompenser une équipe pratiquant un jeu acceptable. Ce qui se produisit par la suite témoignerait de l'important pouvoir d'influence et de nuisance de la LJE sur la destinée des équipes en lice. Les Allemands furent éliminés par les Italiens sur le score de 2 à 0, buts inscrits à la toute fin de la seconde prolongation. Schweinsteiger ne fut pas aligné par Klinsmann, victime d'une crise de diarrhée aigue qui le cloua au lit jusqu'à la mi-septembre. Ballack se claqua à l'aine en salle de relaxation et joua le match sur une jambe. Podolski fut victime d'une insolation à la veille de la demi-finale. Vous ne serez pas étonnés de savoir que Littbarski et Briegel, membres éminents de la LJE, avaient rendu visite aux Allemands quelques heures avant la première demi-finale pour soutenir la Mannschaft. Certains trouvèrent que la LJE était allée trop loin cette fois-ci mais c'est ainsi que doit se gérer le football si on ne veut pas que le titre aille à n'importe qui.
Contre le Portugal, nous n'eûmes besoin d'aucune intervention extérieure pour enlever la rencontre. Les dissensions étaient telles au sein des Diables de Lusitanie, entre les leaders Figo, Deco et l'égoprodige Cristiano Ronaldo que le jeu des Portugais se délita devant nos yeux sans que nous ayons eu besoin de forcer notre talent. Zidane évoluait alors à un niveau qui n'avait plus rien d'humain. Il fallait le voir à l'entraînement. C'était comme jouer avec un demi-dieu. Depuis le Maradona de 1986, aucun joueur n'avait eu une telle influence sur le jeu et je ne suis pas même certain que la LJE, si elle l'avait voulu, ait pu donner la victoire à l'Allemagne, dans ces conditions. Les compte-rendu de l'époque attestent de la tentative menée par les Allemagne, Matthaus et Beckenbauer en tête, pour convaincre le reste des anciennes stars que le titre devait leur revenir. Mais personne n'était pas prêt à cautionner le jeu puissant et stéréotypé de la bande à Ballach, même si elle évoluait à domicile. La France, après sa triple démonstration face à l'Espagne, au Brésil puis au Portugal, fut élue vainqueur avant même le 9 juillet.
La veille de la finale, Lippi annonça que Del Piero ne serait pas aligné, que Cannavaro était blessé et que Zambrotta souffrait d'une élongation au mollet droit. C'est ainsi que nous offrîmes pour la deuxième fois, le titre suprême à la France, à Zidane qui se retira juste après et n'apparut plus jamais publiquement, ainsi que j'entrai à titre personnel dans l'Histoire du football français.
- Vous pouvez me parler du deuxième but, Monsieur Ribéry ?, je demandai.
- Je m'en souviens comme si c'était hier. J'étais encore un gamin à l'époque, pris dans le tourbillon des événements. 22, 23 ans. Mais ce but m'est resté chevillé au corps pendant le reste de ma carrière. Et dieu sait qu'elle a été longue. Alors voilà, à la 63ème minute, nous sommes à 1 partout, corner pour l'Italie. Thuram renvoie de la tête légèrement sur le côté gauche après un duel avec Francesco Totti. Abidal accélère et sprinte pour éviter la touche. Il se jette au moment où le ballon commence à mordre la ligne et donne un coup de botte assez faiblard à quelques mètres devant lui. A cet instant, je suis à une trentaine de mètres de notre but. Je me suis extrait du paquet de joueurs parmi les premiers et remonte à toute berzingue pour me repositionner sur le côté gauche. Je sens dans mon dos que le bloc se reforme, Maké dans mon dos, Vieira qui remonte à grandes enjambées et Zizou à dix mètres devant moi sur ma droite. J'accélère alors que certains croient que le ballon va être récupéré par les milieux italiens et arrive un dixième de seconde avant Gianluca Zambrotta diminué. A cet instant, je crois qu'une boucle de Warfoot s'enclenche à l'intérieur de moi. Torn a chargé, après le match contre le Portugal, une nouvelle base de données. J'étudie sans y penser la position des joueurs italiens et observe celle des français. Mon cerveau comprend que la configuration est identique à celle de 1986, lorsque Maradona a inscrit son fameux but contre l'Angleterre, à quelques détails près. Je récupère le ballon d'Abidal, me retourne en me faisant une talonnade, évite le défenseur du Milan AC et fait mine d'oublier le ballon derrière moi. C'était ma technique préférée à l'époque : faire semblant d'oublier le ballon pour rompre la vitesse et changer de direction aussi sec. Je transmets à Zidane qui, en une touche et une feinte de corps, élimine Gattuso et rejoue dans l'espace. Je suis maintenant au milieu du terrain. Je sens la ligne de peinture et de craie sous moi et l'enjambe comme je sauterais une haie. Il y a comme une suspension magique dans le stade. Je crois que je lève la tête vers les tribunes et que j'entends les gens parler, distinctement, pas comme une simple foule, non, les gens un à un, qui commentent, ouvrent la bouche, chantent, mangent des frites, tournent les yeux vers le ciel. Ce n'est pas possible mais si vous regardez les images attentivement, vous verrez que, pendant une demi-seconde, ce qui est énorme, j'ai levé la tête et fermé les yeux, sans m'arrêter de courir. Je récupère la balle, produis mon effort, enclenche la supervitesse. Warfoot ouvre le fichier Cruyff, cette fois, et je double-accélère devant Materrazzi, le joueur de l'Inter. Son tacle me passe à trois centimètres du pied d'appui. Je vais trop vite pour ces types. Je fais dix autres mètres. Henry part sur la gauche et appelle le ballon, emmenant avec lui Pirlo et Perrotta. Je choisis de ne pas le lui donner. Je vois Zizou qui s'arrête de courir dans mon dos et puis Malouda qui part à droite et réclame aussi le ballon. A ce moment-là, Zambrotta revient sur moi et tente une prise à deux avec Gattuso qui a repris le dessus. Je glisse la balle entre les jambes du premier, donne un coup de rein et parviens à retoucher la balle juste avant que l'Italien n'intercepte. Comme en 1986, juste comme ça. Si vous superposez les images, vous voyez que c'est exactement la même chose. Nous sommes à vingt mètres des buts. J'ai le champ libre. Je ralentis ma course, évite Nesta qui essaie de me tacler et je lis dans son regard qu'il n'y arrivera pas. Je relance les gaz. Warfoot me commande de feinter sur le côté droit mais j'emmène mon corps dans l'autre sens. Ce sera la seule différence avec le but de 1986. Je me tortille côté gauche, esquive. Nesta se rétame sur le sol. J'entends dans mon dos l'impact de son corps sur le gazon. Floc, comme une grosse masse de gélatine animale. J'ai l'impression que tout le monde évolue maintenant au ralenti. Je repique vers le but, fixe Buffon. Henry est toujours sur le côté, m'offrant une dernière fois une solution que je n'exploite pas. Il me maudit. Je remets le ballon dans le sens de la marche de l'intérieur du gauche, enchaîne un contrôle pied droit, deux touches de balle alternée, crochète le gardien, reprend le ballon du droit en passant l'angle des six mètres et le glisse de l'extérieur du gauche dans le but vide. Et je cours... je cours, sans même attendre qu'il soit rentré. Je cours. Je ne me souviens plus ensuite de ce qui s'est passé. Je suis allé vers le banc et j'ai levé la tête. Elle était là, comme éclairée par un rayon de lumière bleue. Les spectateurs avaient disparu. Il y avait comme un cercle de vingt ou trente mètres de diamètre autour d'elle. Aucun officiel, aucun président de la République de mon cul, aucun mec de la FIFA, aucune huile, juste la Coupe du Monde, ailée, racée comme une grosse cylindrée. Elle brillait. J'ai cru qu'elle avait des yeux et des mains, mais ce n'était que ses poignées, ce n'était qu'une coupe de cheminée, un peu plus lourde et sexy que les autres. Pas une coupe du monde, le graal ou un truc magique. Je me suis arrêté pour la regarder et les autres me sont tombés dessus : Zidane, Henry, Vieira, comme des dominos. Lorsque Gallas m'a atterri dessus, mon souffle s'est coupé et j'ai cru que j'allais mourir. Je ne voyais plus clair, je ne parvenais plus à respirer et j'entendais tous ces cris et toutes ces chansons avec une netteté incomparable, une justesse étonnante. Je me suis fait la réflexion que cela ressemblait au Quickening, dans Highlander, lorsque les immortels se coupent la tête et absorbent la force et l'histoire de l'autre, sauf que les bagnoles à l'extérieur du stade et les vitres ne pétaient pas. C'est ce que j'ai ressenti à cette occasion. Et puis la coupe était gagnée. La première coupe. La première...."
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