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Les Barons de Münchhausen

Le feuilleton du mondial - Episode 7 (bis) et épilogue

Frank Ribéry s'est figé et est redevenu après le récit du but qui avait offert à la France son deuxième titre mondial un vieillard de 73 ans. J'ai contemplé son visage dissymétrique et fendu par cette horrible cicatrice que la vieillesse avait ravinée et réussi à faire passer pour une ride d'expression. Ribéry était beau de toutes les choses qu'il avait vécues. Il portait toujours une sorte de petit bouc, poivre et sel, sous le menton et avait la même étincelle de folie et de détermination dans le regard que lors de cette finale de 2006, que j'avais revisionnée sur un ancien lecteur DVD avant de venir à Allauch. A le regarder ainsi, dans cette maison de retraite de luxe, le physique rabougri quelques centimètres dessous son mètre 69 des années 2000, je ne parvenais pas tout à fait à voir le grand joueur qu'il avait été. Il était difficile d'envisager aujourd'hui un sportif de haut niveau mesurant moins de deux mètres dix, un nain capable de remporter trois fois un trophée mondial, deux coupes européennes et huit titres nationaux dans n'importe quelle discipline. Lorsque j'avais proposé à mon rédacteur en chef de faire un papier pour fêter le cinquantenaire du titre enlevé en Allemagne par l'Equipe de France de football, il me l'avait déconseillé vivement.

- Le foot n'intéresse plus personne aujourd'hui. C'est tellement "début du millénaire" ce sport (il disait "untrendy" comme nous tous). Tellement lent et laid. Mais si tu y tiens, va voir ce Ribéry et tâche de nous le faire plus beau qu'il n'est.

C'est alors que j'avais eu l'idée du feuilleton, cette forme démodée qui défiait par sa longueur et l'attention qu'elle demandait au webteur, les canons de l'époque. Nous ne lisions plus beaucoup depuis dix ans. L'image et le téléchargement d'émotions virtuelles avaient vaincu les autres médias. J'avais pris un téléticket pour Marseille et visité Ribéry pendant une semaine entière, passant mes matinées à recueillir sa sainte parole, ses témoignages et ses doutes sur ce qui s'était passé réellement et ce que son cerveau avait reconstruit cinquante ans plus tard.

- Les gens, poursuivit le rédac chef, ne supportent plus de voir ces clips où les Arabes, les Noirs et les Blancs pratiquaient les mêmes sports, sur les mêmes espaces, au même moment. Il faut vivre avec son temps et ce n'est pas avec ce genre d'articles que nous allons reconquérir notre webtorat.

Zidane était mort trois ans plus tôt dans l'indifférence quasi générale. On avait remontré à cette époque, aux actualités, quelques uns de ses mouvements de jambes, son dribble de la semelle, mais cela ne signifiait plus rien. Les parades sur les Champs-Élysées étaient interdites comme toutes les manifestations de joie à caractère communautariste. L'Etat ne pouvait plus se permettre la liesse et la violence qui en découlait à chaque fois. Les gamins ne connaissaient pas plus les noms des vainqueurs de 1998 ou de 2006 que ceux du Général de Gaulle, de Jeanne d'Arc ou de Talleyrand. Les stars d'aujourd'hui jouaient au virtuball, au quickfight, à l'aquagolf : le football avait été rayé des disciplines majeures au milieu des années 20, gangrené par les affaires de dopage, de trucages et de paris clandestins. L'arrivée de la vidéo avait selon les anciens dénaturé le jeu, raccourcissant les séquences unitaires en deçà des vingt secondes. Les joueurs s'élançaient pour une partie qui était tronçonnée en mille segments revisionnés par des comités d'éthique et d'arbitrage. Les derniers matchs duraient parfois jusqu'à trois semaines, si bien qu'on avait fini, pour accélérer le jeu, par supprimer les contacts, interdire les tacles, limiter les touches de balle à deux par joueur, etc. Cela n'avait pas empêché Ribéry de devenir le français le plus titré. Il avait remporté la Coupe du Monde 2010 au Cap, devant quatre milliards de spectateurs, puis en 2014 à Rio. C'était la première fois alors qu'un pays enlevait le trophée trois fois de suite. Mais déjà à cette époque, l'enthousiasme populaire avait fléchi. La suprématie des français était telle, lisait-on, que l'intérêt en pâtissait. Le football était devenu, avec la généralisation de Warfoot et des autres systèmes de programmation des joueurs, aussi prévisible qu'un tournoi de tennis ou une course de formule 1 en 2005. En 2022, la Coupe du Monde avait dû être annulée faute de sponsors susceptibles de parrainer l'événement. La déliquescence avait touché les championnats nationaux, la Champion's League, jusqu'à ce que le nombre de licenciés chute sous les 40 000 en France, sous le million à l'échelle mondiale. Le football était passé de mode, pratiqué seulement par des adolescents friqués dans des terrains herbus des beaux quartiers. Le réchauffement de la planète rendait impossible l'entretien d'un gazon digne de ce nom sur les 4/5ème du globe. Les terrains avaient été couverts de macadam, convertis en piste de skate et de virtuball, ce jeu adapté du football et qui se jouait sans ballon, par le déplacement externe des joueurs sur un terrain quadrillé comme un jeu d'échecs. La stratégie avait remplacé l'instinct ; la programmation la tactique. Ce n'était après tout ni mieux, ni moins bien que ce que nous avions connu au début des années 2000. Les français réussirent assez bien à se placer dans la hiérarchie mondiale des nouveaux sports, entre la concurrence asiatique et l'émergence des indiens.

- Je peux y aller ?, me demanda Ribéry. Vous avez terminé ?
- Excusez-moi. J'avais l'esprit ailleurs. Oui, j'en ai terminé. Je vous remercie beaucoup, vraiment. Vous m'avez fait vivre une expérience incroyable. J'aimerais bien, enfin, si ce n'est pas abuser, avant de partir que vous déversiez votre mémoire dans la mienne. J'envisageais de la mettre en téléchargement sur notre site. Pour la faire partager à ceux que ça intéresserait. Vous n'avez rien contre ?
- Je ne sais pas, me répondit le vieil homme. Vous ne préférez pas que je vous dédicace un vieux maillot ou une photo. A l'ancienne ? Cela me ferait tout autant plaisir. Et puis, vous savez, ces histoires de transfert de mémoire, ce n'est pas vraiment de ma génération.
- Je... je sais que j'abuse de votre temps et de votre patience, mais vous comprenez. Même pour moi qui ne suis pas tout jeune, l'histoire du football reste quelque peu abstraite. Je crois que ça peut être intéressant de faire partager ce que vous m'avez raconté ces derniers jours. Et puis qui sait, peut-être que le football va redevenir à la mode un de ces jours, vous ne pensez pas ?
- Je ne sais pas, a fait Ribéry dans sa barbe. Je ne sais pas.

L'infirmière-mannequin de la clinique des Bons soins a amené le repas de l'ancien sportif et j'allais me retirer sans insister quand Frank Ribéry a soulevé son maillot de l'Equipe de France vintage 2010, marqué des deux étoiles d'or qui symbolisaient autrefois les titres mondiaux. Il a découvert, sur son flanc droit, encore musculeux et sec, son biopod.

- Allez y, branchez-vous là-dessus vite fait.
- Vous avez un ancien modèle. Je ne sais pas si nous allons être compatibles.

L'infirmière qui avait suivi notre conversation m'a proposé un adaptateur.

- Avec nos vieux pensionnaires, nous avons souvent ce genre de problème. Les Bons Soins sont une maison réputée. Nous avons pensé à tout.

Elle a tendu un cordon en fibre de verre et connecté Ribéry à ma racine mnémonique. Ribéry s'est concentré et a lancé le téléchargement de ses souvenirs vers ma propre zone de stockage. J'ai senti le flux d'énergie entrer en moi comme un shoot de drogue. Assis dans le fauteuil de la maison de retraite, mes jambes se sont mises à vibrer, à frétiller, échangeant des passes courtes avec Zidane, glissant, s'incurvant pour dribbler, redresser un ballon pour le déposer sur la tête de Titi, éviter un tacle, blaguer avec Maké, avec Flo, Willy. J'ai senti le flux me déborder et m'emplir comme une outre d'émotions insensées : entendu les conseils de Ray, les encouragements du président Chirac, les vivas de foules démesurées, descendu les Champs, écouté les reproches de Platini. J'ai vu les matchs, les buts, les matchs et les buts dans une sorte de ronde gigantesque dont la puissance et la vitesse sensitive me clouaient au sol.

Après deux minutes, le transfert s'est achevé. Ribéry a décroché le cordon ombilical qui nous réunissait et m'a tendu une photo de lui, imprimée sur un ancien support papier. Il avait 23 ans en ce temps là. Il souriait malgré sa mauvaise denture et tenait le monde entre ses yeux. J'ai baissé la tête.

- Je vous ai signé tout de même une photo, il a dit, en reniflant.

Je ne l'ai pas remercié et je suis parti sans rien dire.

FIN DES BARONS DE MUNCHHAUSEN

Précédemment, chez Les Barons...

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