Les 48 heures qui suivirent auraient pu être pires mais nous n'eûmes pas tant que ça l'occasion de nous disputer. Grégory annonça au petit déjeuner qu'il se faisait la malle et quitta le chalet avec ses affaires avant d'être rattrapé, devant les journalistes, par Ray et le reste du staff. Il n'osa pas leur raconter ce que lui avait coûté cette fameuse soirée cohésion et se laissa finalement infléchir. Le reste des joueurs vit son faux départ comme une nouvelle manifestation d'hypocrisie et de malignité. Les entraînements s'enchaînèrent dans un climat particulièrement délétère. Il suffisait que, dans un jeu, deux joueurs se taclent un peu durement pour que les esprits s'échauffent. Lorsque Willy piqua une balle à Zizou, pour ne citer que cet exemple, qui tentait de le crocheter, le n°10 se retourna sur lui et lui asséna un coup de coude au niveau du plexus. Willy se redressa avec l'idée de riposter mais fut arrêté par le grotesque de la situation. Il regarda son ami et arrêta son geste. Il fallait beaucoup d'amitié et d'amour pour contrecarrer les effets de l'intoxication chimique. Après la séance, nous rentrâmes évidemment sans saluer nos supporters, ce qui ajouta à l'impression d'un immense gâchis. La presse sportive titra sur l'Affaire Coupet et notre comportement détestable. Lorsque Ray fut interviewé par Thierry Gilardi pour Téléfoot, il tenta bien de nier et de dissimuler la situation inexplicable dans laquelle nous nous trouvions mais le mal était plus important que ces soubresauts médiatiques : nous étions à couteaux tirés et animés d'une agressivité dont nous ignorions tout. Dans ces conditions, notre affrontement avec les Mexicains inquiétait tout le monde. Ray et le Docteur Paclet se lancèrent sur la piste d'une intoxication alimentaire. Ils firent examiner tout ce que nous avions ingéré les jours précédents et passèrent à la question la moitié des personnels de cuisine. Sans résultat. Le mal qui nous rongeait faisait alterner au sein du groupe les coups de sangs et les états dépressifs sans aucune logique.Le groupe entama ainsi la rencontre lors d'une phase haute de notre affection. Nous étions agressifs, incisifs et déterminés à bouffer du Mexicain. Le jeu n'était pas fluide mais nous courions, nous jetions dans la bataille avec cœur et énergie. La seconde mi-temps, après le but de Florent, coïncida avec la phase d'épuisement qui venait toujours après la phase haute. Ray eut beau procéder à quelques changements, et épargner Zidane qui sombra dans les vestiaires dans un semi-coma, personne ne fut dupe. L'Equipe de France flottait dans ses chaussettes. Je tentais bien lorsque je rentrai pour les dernières 20 minutes d'inverser la tendance mais tout le monde autour de moi était carbonisé. Le résultat masqua la débandade, ce qui permit à Ray de mettre en avant quelques points de satisfaction devant la presse nationale.
Nous rentrâmes à Clairefontaine dans un état d'abattement total et nous endormîmes aussitôt. Le lendemain matin, lorsque Dominique de Villepin débarqua au château pour nous saluer, il était accompagné de Philippe Douste-Blazy et de Jean-Louis Borloo. Ce dernier avait amené des bouteilles de whisky et de gin et invita quelques uns d'entre nous à fêter la victoire au bar. Au deuxième verre, une embrouille éclata entre le ministre et Fabien qui força le staff à tout dévoiler au premier ministre. Dominique de Villepin se caressa la pointe du menton et passa la main dans ses cheveux.
- Je vois, il dit. C'est plus grave que ce que je pensais. Ca risque de faire désordre si on vous emmène tous à l'hôpital pour des examens. Il ne reste plus qu'une solution, j'en ai bien peur.
Deux minutes plus tard, nous défilâmes en slip devant le Ministre des Affaires Etrangères. Celui-ci nous ausculta rapidement en faisant des bruits de bouche à chaque fois qu'il posait son stéthoscope sur l'un d'entre nous. Il nous posa une série de questions.
- Vous étiez en stage à Tignes c'est ça ?
- Oui, nous fîmes.
- Vous avez fait une balade en montagne avant de monter au refuge, n'est-ce pas ? Et vous vous êtes arrêtés devant un buisson de fleurs mauves. Je vois.
Le Premier ministre s'est tourné vers Douste et lui a demandé où il voulait en venir.
- Tu te souviens de cet incident dont j'ai été victime il y a quelques mois. Ma femme et moi étions à Marrakech pour le weekend et avons terminé à poil dans le couloir après avoir saccagé notre chambre d'hôtel.
- Oui, je me souviens, a dit Villepin, la Mamounia. Je croyais que c'était une invention du Canard Enchaîné.
- Oui, enfin pas tout à fait. Il se trouve que l'après-midi nous avions fait une balade sur les hauteurs de Marrakech et avions cueilli des fleurs mauves dans les montagnes. C'est après que nous sommes devenus fous. En effet, c'est la vérité vraie.
- Et ?
- Vous avez respiré des myosotis irata. Ce sont des plantes extrêmement rares qui poussent en buissons dans les alpages et les zones hautes, dans un terrain particulier fait de moraines et de roches granitiques. Ne cherchez pas plus loin. L'inhalation de leur pollen conduit à des états de déchaînement, de transe et de délire psychopathique.
Autour de lui, nous étions sidérés.
- Est-ce que ça se soigne ?
- En effet.
Douste tira de sa poche de costume une fiole de verre emplie d'un liquide translucide.
- Donnez moi une bouteille de jus d'orange.
Il mélangea le contenu de son flacon au jus avec un speculum et nous en fit avaler à chacun un demi- verre. Le produit n'avait aucun goût si ce n'est une saveur calcaire qui aplatissait le palais.
- Voilà, dit le médecin ministre. Avec ça, dans quelques dizaines de minutes, vous devriez être guéris.
- Qu'est-ce que c'est ?, demanda Villepin.
- Elixir de l'Abbé Souris. C'est ce qu'il y a de mieux pour soigner ce genre de trucs. J'en ai toujours une bouteille sur moi.
Borloo termina la bouteille avec un verre de gin et se marra en disant qu'il allait mieux lui aussi. Villepin sortit de sa poche une notule sur laquelle il avait préparé un discours de vingt cinq minutes sur les liens entre l'Equipe de France millénaire et le cœur de la République Jacobine.
Et, en effet, comme disait Douste, après ce discours miracle, il ne se passa plus rien d'inquiétant par la suite. La paix et l'harmonie régnèrent jusqu'au match contre le Danemark. Le groupe retrouva sa vie d'avant.
- Monsieur le Ministre, je demandai à Douste avant qu'il ne parte, pourquoi est-ce que le pollen n'a eu aucun effet sur moi ?
- Ca, mon ami, je n'en sais rien.
Les joueurs firent leurs excuses à Grégory Coupet qui les accepta de bonne grâce.
- Mais si ce n'est pas toi, je dis. Qui c'est qui nous harcèle avec les trucs vaudous ?
- Je n'en ai aucune idée, dit Coupet. Aucune p** d'idée.
Nous prîmes un brunch sur les terrasses de Clairefontaine et montâmes dans les chambres pour une sieste. Dans 7 jours, nous serions sur le pont envers et contre tous. Il faudrait bien faire face.
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