Le petit pont est l'un des gestes les plus connus des footballeurs et pourtant il est quasiment invisible sur les terrains. Il ne gagne pas les matches lorsqu'on le trouve au hasard d'un affrontement entre hommes, exilé sur le côté du terrain, en mise à mort désuète et parangon de l'individualisme, survivance magique du temps des dribbleurs solistes.
Car en matière de dribble et de technique, le petit pont est plus un fantasme qu'une véritable arme offensive, le rêve d'un adversaire dont on se jouerait si facilement du haut de notre classe et de notre aisance balle au pied qu'on pourrait lui faire passer le ballon entre les jambes... comme à une fille et le récupérer derrière.
C'est évidemment ce qui est en jeu dans l'enjambement axial qu'est le petit pont et sans qu'on ait recours à une psychanalyse de bazar : une forme d'empalement de notre ennemi en son point le plus vulnérable, cet entrecuisse écarté, qui illustrerait notre force, l'humilierait et nous causerait un plaisir infini. Le gars qui réussit un petit pont a souvent le tort de se retourner aussitôt sur sa victime pour lui sourire, préférant cette satisfaction à la poursuite de son action. Si le petit pont (on parlera une autre fois de son faux frère, le grand pont) a disparu des terrains professionnels et ne se rencontre guère plus qu'à l'entraînement, c'est pour 3 raisons principales : la première est que les défenseurs défendent debout (la honte serait trop grave devant les télévisions internationales), la deuxième que c'est un geste qui se fait mieux à l'arrêt qu'en mouvement et que les situations qui l'autorisaient (les duels au ralenti des bords de touche) ont disparu du jeu moderne, la troisième que le foot d'aujourd'hui est un sport où les niveaux ont été nivelés, où l'attention de chacun a été décuplée : le petit pont avait besoin de cet effet de surprise pour exister. Aujourd'hui, il n'a plus la place pour prendre corps.
Le football se joue sans la décontraction et l'innocence, sans la stupidité qui faisaient qu'un Yvon Leroux se présentait parfois devant n'importe quel Jorge Burruchaga, tel un cosaque sabre au clair, le menton en avant, et se faisait transpercer.
Le petit pont est une sorte de songe libidineux qui hante tous les footballeurs du dimanche tels que moi et qui ne leur donnera jamais autre chose que des pyjamas mouillés.
Rio Ferdinand / Ali Karimi / Joe Cole /
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